[ Il disparut à leurs yeux dans la nuée
Paroisse Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise
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Il disparut à leurs yeux dans la nuée

Homélie du Jeudi de l’Ascension (02 juin 2011)

• Livre des Actes des Apôtres 1,1-11
« “Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit,
qui viendra sur vous.”
Après ces paroles, ils le virent s’élever
et disparaître à leurs yeux dans une nuée. »

• Psaume 47(46),2-3.6-7.8-9
« Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent ! »

• Lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens 1,17-23
« Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout,
il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps,
et l’Église est l’accomplissement total du Christ. »

• Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,16-20
« Je suis avec vous tous les jours
jusqu’à la fin du monde. »

- lire l’intégralité des textes de ce jour



“Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit,
qui viendra sur vous.”
Après ces paroles, ils le virent s’élever
et disparaître à leurs yeux dans une nuée.

À la fois une promesse et un retrait... [1]

Il ne s’agit pas seulement d’humilité, ni d’une pure légende dont on voit bien qu’elle embarrasse nombre de prédications [2]. Les apôtres ont vraiment vu Jésus disparaître de leurs yeux au moment même où il leur promettait l’Esprit Saint, et c’est précisément la détermination anthropologique de cet épisode qui en dénonce la véracité.

Je m’explique, car l’enjeu est essentiel. Même s’il nous faut, pour le comprendre, partir d’un peu loin...

• Le “don” et le “contre-don”
Toute société se construit sur l’échange qu’on appelle en sociologie le “don” et le “contre-don”. Grâce à ce système, la société se construit en prévenant les conflits.

Par ex., comme on le voit encore dans les pays méditerranéens, si tu viens chez moi, je vais te “donner” de la nourriture à sur-profusion, même et surtout chez les plus pauvres qui n’hésiteront pas à s’endetter pour assurer l’hospitalité de l’étranger. Mais en retour, je m’attends à ce que, lorsque je viendrai chez toi, tu fasses la même chose pour moi, voire plus encore, en “contre don”. C’est le signe qu’on habite le même monde d’échanges et de mise en relation.

Nous sommes ici au fondement primaire de toute société, que le système économique a malheureusement fait disparaître, au moins en surface : lorsque j’achète le “don”, il disparaît comme don, et je n’ai donc aucun “contre-don” à présenter en retour. C’est la libération de l’individu, mais c’est aussi la perte des relations qui font la société.

Le système “don”/“contre-don” fonctionne aussi en religion, à travers les sacrifices offerts aux divinités. Le sacrifice est le “don” qui attend, comme “contre-don”, les bienfaits de l’idole : la pluie sur les champs ou la victoire dans une guerre, par exemple.

Il fonctionne enfin dans le système de vassalité : en contrepartie de la protection royale (= le “don”), les vassaux lui doivent obéissance et vénération (= le “contre-don”).

Ici, nulle gratuité, nulle philanthropie ou bienfaisance. C’est un système fondamental de fonctionnement social.

• La gratuité du don
Comment le “don” peut-il alors être gratuit ? Si le donateur disparaît, comme dans le cas d’un héritage par exemple. Ici, le don est gratuit : on ne peut rien rendre en forme de “contre-don”. Subsiste la gratitude, mais il y a là comme une rupture dans l’enchaînement naturel des relations sociales, qui obligent à se tourner résolument du côté du “don”. Le “contre-don” de l’héritier se transforme en obligation de “donner” à son tour, et, pour cela, de s’effacer pour donner vraiment, gratuitement.

À ce moment-là, on ne peut plus soupçonner la qualité du don : il ne s’agit ni d’un prêt, ni d’un placement à intérêt... Le donateur perd vraiment pour lui-même ce qu’il donne, et le mouvement imprimé est alors celui de la gratuité qui investit le bénéficiaire d"une mission : transmettre ce qu’il a reçu dans le même esprit de gratuité qui révèle, de don en don, la grandeur de l’homme comme être capable de don.

• L’Ascension du Christ, ou le retrait du Donateur

Revenons à l’Ascension du Christ.

Il meurt, remporte la victoire sur le péché et sur la mort, puis ressuscite. Il aurait pu rester auprès des apôtres, et même plus largement : demeurer au milieu des hommes. Que se serait-il passé ? Dans la logique du “don”/“contre-don”, nous aurions été les obligés du Christ que nous aurions honoré comme des vassaux. Nous l’aurions fait notre Roi, mais en devenant les esclaves de Celui qui était le pilier visible et omniprésent de notre existence. C’eût été insupportable ! Et du reste, c’eût été une royauté bien méprisable et d’un orgueil diabolique.

Disparaissant donc aux yeux des Apôtres, et donc à nos yeux, Jésus promet le Saint-Esprit comme un Don gratuit. Aucun “contre-don” n’est demandé. Seulement de recevoir l’Esprit pour le transmettre à notre tour gratuitement dans le Baptême ; construire le monde dans un esprit de gratuité qui nous fait espérer disparaître un jour à notre tour pour que les générations futures ne vivent pas comme nos esclaves, mais comme des hommes et des femmes donnés totalement et ouvertes à la liberté qu’offre l’entrée dans la gratuité du “don” réel ; c’est-à-dire la vérité de l’homme créé à l’image de Dieu. [3]

Dès lors, on comprends mieux les textes qui suivent.

* *
Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent !

Comme l’a Jésus à Pilate, il ne s’agit pas ici de la royauté telle que les hommes la conçoivent, bâtie sur le régime du “don”/“contre-don”.

Dieu est Roi en tant qu’il donne réellement la vie dont Il est la source invisible. La création, l’univers sont vraiment “donnés”, de sorte que l’homme, qui est la seule créature prenant conscience de ce don, fasse fructifier ce monde, s’en fasse le roi à l’image du Roi : en s’effaçant pour donner paradoxalement plus de vie encore à partir du “don” premier et gratuit de Dieu. Découvrant cela, une joie indicible jaillit qui pousse l’homme à la louange.

* *
Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout,
il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps,
et l’Église est l’accomplissement total du Christ.

Comment Dieu place-t-il son Christ « plus haut que tout » ? Précisément parce que le “Don” total, où toute la création se résume et s’illumine, s’accomplit dans la mort, la résurrection et l’ascension du Christ. Une fois l’œuvre de la Création portée à son achèvement, l’Esprit Saint peut être livré, donné gratuitement pour que les hommes entrent à leur tour dans la dynamique du don gratuit d’eux-mêmes, et que le monde soit illuminé par la présence de la charité.

Le lieu où se vit consciemment la charité comme la conséquence du “Don” de Dieu, c’est l’Église. L’Église comme responsable de cette dynamique du “don” gratuit, où les chrétiens savent donner et se retirer sans attendre de “contre-don”, de sorte que l’amour devienne la réalité première où l’homme découvre sa dignité et sa liberté. Plus encore : l’amour devient le lieu où, dans l’effacement de soi, l’humanité se découvre comme un corps de fraternité.

Qu’on le veuille ou non, c’est dans l’Église que se dévoile cette réalité ultime de la grandeur de l’homme. Dans la vie de l’esprit Saint reçu comme le “Don” de Dieu, par le Christ. Non qu’en dehors de l’Église on ne puisse vivre une certaine gratuité, mais elle ne sait pas se formuler et s’enlise rapidement dans les échanges purement économiques. Hors de l’Église, la gratuité s’évanouit, de sorte que la mission de l’Église est de toujours raviver cette lumière en la recevant comme un seul corps dont le chef est le Christ.

* *
Je suis avec vous tous les jours
jusqu’à la fin du monde

Donc, oui, le Christ est avec nous jusqu’à la fin du monde, mais comme Celui par qui se manifeste le don gratuit du Dieu invisible, qui remet tout entre nos mains. Non comme une vie prêtée, non comme un placement dont les honoraires lui reviendraient d’une manière ou d’une autre à la fin des temps, mais comme le garant d’un “Don” définitif qui fait de nous :
- des prêtres — nous pouvons offrir littéralement notre vie par amour — ;
- des prophètes — nous rappelons au monde qu’un don gratuit est possible — ;
- des rois — nous devenons maîtres de la création en nous effaçant à notre tour pour que le “Don” de Dieu puisse se transmettre de génération en génération et que l’amour puisse être célébré dans les Noces éternelles de l’Agneau, où Dieu sera tout en tous, où le “Don” illuminera de sa lumière la Jérusalem céleste promise depuis la fondation du monde.

Avec mon affection fraternelle,

+ Père Alain.


Notes

[1Jésus nous a habitué à ce type d’effacement. L’épisode le plus clair est ici celui de saint Jean : « Jésus savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne. » (Jn 6,15)

[2On parle de l’homme qui doit s’élever comme son Seigneur, et l’on fait de l’Ascension une belle métaphore de la grandeur humaine... Mais c’est là réduire dangereusement le mystère qui nous est donné aujourd’hui de vivre et de célébrer.

[3C’est là le sens même de la mort chrétienne : nous nous effaçons pour donner gratuitement, sans rien attendre en retour, et que nos descendants aient la vie en “don”, en héritage.

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