[ Le bonheur
Paroisse Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise
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Le bonheur

Homélie pour la Toussaint (1er Novembre 2010)

L’Évangile de la Toussaint proclame "Heureux ! Bienheureux !",
mais dans le fond, qu’est-ce que le bonheur ?

Ce n’est pas sans raison que la question du bonheur
se trouve au cœur de la fête de la Toussaint...



* *
Un mot à large spectre de signification

Une chose est sûre : tout le monde aspire au bonheur, mais tout le monde n’aspire pas au même bonheur... Le bonheur fait parti de ces mots tellement riches, tellement pleins de sens qu’ils ne peuvent pas se réduire à une définition. On ne peut pas se poser la question "à quoi sert le bonheur ?", parce que le bonheur n’est pas un "moyen" de vivre, un "objet" qu’on pourrait utiliser... C’est la même chose pour des mots comme "Amour", "Joie", etc.

Donc chacun met dans le mot "bonheur" ce qu’il veut : harmonie, bien-être personnel, harmonie avec la nature... Mais aussi à l’autre extrémité, les États ou les idéologies qui veulent faire le bonheur des gens à leur place...

Donc sur ce mot tellement chargé de sens, tout le monde pourrait être d’accord en disant : "Chacun aspire à être heureux", mais au fond, quand chacun dit ce qu’il en est pour lui-même du bonheur, c’est là où se creusent les différences les plus profondes entre les individus.

* *
Le bonheur dans la Bible

Une chose est assez étonnante : la Bible parle très peu du bonheur !!! Il est surtout question de joie, de vie, de bénédiction... Les psaumes chantent "Heureux, bienheureux !", mais c’est souvent pour féliciter celui qui se conduit droitement, vertueusement.

Il y a même une vision assez dubitative sur le bonheur possible : le Qohélet décrit le bonheur comme soumis à la précarité, à l’incertitude des lendemains.

Il faut donc attendre Jésus et le Nouveau Testament pour se concentrer sur cette réalité tout à fait originale qu’est le "Bonheur". De ce point de vue, on peut dire que le christianisme est vraiment, en son fond, la "religion du bonheur", non au sens où elle "vendrait" du bonheur tout cuit à ses fidèles, dans le style New-Age, mais où elle a la prétention, à la suite du Christ, d’y mener véritablement.

Les Béatitudes que nous avons entendues en sont le texte le plus caractéristique. Jésus proclame le bonheur en forme de promesse : « Heureux ceux qui mèneront cette vie-ci ou cette vie-là : ils auront, à terme, leur récompense », et en même temps, il déclare : « Heureux aujourd’hui ceux qui modèlent leur agir sur le mien », car les Béatitudes sont d’abord celles de Jésus Lui-même : c’est Lui qui représente ce qu’il en est du bonheur chrétien.

* *
Le bonheur : une histoire à faire

Le bonheur chrétien est donc plus du côté d’une histoire à construire, comme aimantée par le Christ ; quelque chose qui s’oppose à un "destin", ou à une "fatalité", et qui est déjà expérimenté dans un art de vivre inspiré par les Béatitudes.

La trajectoire de la Bible pourrait être lue sous cet angle-là : dès la Genèse, on nous dit que celui qui sera heureux est celui qui ne fera pas comme Ève et Adam ; c’est-à-dire qui ne se laissera pas illusionner par le mensonge du serpent des origines (1) qu’on retrouve très excité dans le livre de l’Apocalypse. Ce serpent qui propose à l’homme de manger du fruit de l’Arbre du discernement entre le bien et le mal, c’est-à-dire entre le Bonheur et le Malheur. Manger de cet arbre, c’est au fond prétendre se faire l’égal de DIEU ; savoir comme DIEU ce qu’il en est du Bien et du Mal, du Bonheur et du Malheur.

Précisément, DIEU a protégé l’homme de cette tentation de toute puissance absolue. Malheureusement, l’homme et la femme ont cédé à cette illusion, et toute l’histoire biblique et humaine va être lue à la lumière : comment reconquérir la liberté perdue, se déprendre de cette illusion de prétendre pouvoir décider ce qu’il en est du bonheur et du malheur. Il y a une prétention absolue de vouloir maîtriser son bonheur, de vouloir faire son bonheur ; quand il ne s’agit pas de vouloir en plus vouloir faire le bonheur des autres coûte que coût, comme le font certaines personnes entre elles (= la manipulation), ou certains États. C’est là le sens profond de ce que désigne le mot de péché . Le péché, au fond, c’est ce qui nous mène au malheur en prétendant déterminer pas nous-mêmes ce que est Bien et ce qui est Mal.

La trajectoire de la Bible est de ce point de vue une trajectoire de Salut : le récit biblique nous aide à mesurer combien, à chaque instant, nous sommes dans l’illusion de pouvoir discerner, comme si l’on était DIEU, entre le bien et le mal.
Et à mesurer en même temps combien DIEU, à travers les alliances, à travers sa manifestation ultime en Jésus-Christ, cherche à se réconcilier tout le genre humain, depuis les commencements jusqu’à la fin, pour surmonter cette tentation initiale de décider par soi-même et à la place des autres, ce qu’il en est du bien et du mal.

En Jésus, l’humanité se réconcilie avec elle-même en lui enlevant le poids d’avoir à juger de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui conduit au bonheur et de ce qui conduit au malheur.

Ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas à choisir le bien et rejeter le mal, à choisir cet art de vivre qui conduit au bonheur par l’exercice des béatitudes, et à mettre à distance tout ce qui pourrait détruire les relations humaines, la dignité de l’homme. Mais c’est autre chose de cultiver un art de vivre, dont les cadres sont fixés, que de se mettre à la place de DIEU pour savoir ce qu’il en est du bonheur et du malheur.

* *
La Toussaint :
La vie des saints nous témoignent
que le bonheur proposé par DIEU est possible

Les saints que nous fêtons à la Toussaint, sont ceux qui nous témoignent que l’histoire biblique éclairée par DIEU a déjà manifesté sa fécondité.

Il est donc possible, quand nous regardons les saints et les saintes, de mesurer, de toucher du doigt la réalité d’un vrai bonheur, c’est-à-dire de ces frères et sœurs qui se sont dépris de la toute puissance qui veut maîtriser ce qu’il en est du Bien et du Mal.
Ils se sont au contraire laissé faire par DIEU, rejoindre par DIEU dans la volonté de réconciliation et de Salut qu’Il a pour les hommes, et en ce sens, ils sont des modèles, des exemples qui peuvent inspirer notre démarche. Ils sont comme le soutien de notre marche pour nous dire : Oui, les Béatitudes sont un programme réalisable, et non une chimère. Oui, la manière de vivre du Christ Jésus est un art de vivre enviable, désirable, accessible et heureuse.

Le bonheur, c’est d’abord ce que la vie des saints nous présente comme possible. Ils sont les témoins que l’Évangile est praticable, comme une histoire à faire, et non comme un destin où la roue du temps ramène toujours au même point. Il n’y a pas de fatalité dans la foi, mais la prise en charge d’un monde sous la règle première de la Genèse de ne pas s’égaler à DIEU pour maîtriser ce qu’il en est du Bien et du Mal.

*
Peut-on être heureux
au milieu des plus grandes souffrances ?

Cet aspect est fondamental aujourd’hui où la souffrance est la grande révolte de notre génération. Cet aspect est tout à fait lié à ce que nous venons de voir.

Si on regarde Jésus, on peut se poser la question : a-t-Il été heureux ? L’Évangile n’en dit rien... Mais il laisse pressentir la réponse à découvrir. Le bonheur n’est pas l’harmonie avec soi, en soi et pour soi. Il n’exclue pas l’harmonie, mais lorsque Jésus exulte de joie, c’est quand Il est en accord avec son Père et qu’il expérimente au plus profond sa filiation, son intimité, sa communion avec le Père.

C’est là le cœur de la foi chrétienne : le bonheur, c’est la filiation. C’est la qualité d’une vie qui ne ressent plus le poids de vouloir s’égaler à DIEU mais, au contraire, qui se vit avec bonheur, comme fils et fille du Père ;
C’est le sens du Notre Père qui nous fait dire ensemble la joie qu’il y a de se reconnaître fils et filles de DIEU. Paul y revient constamment : nous avons été adoptés pour être, dans le Fils Unique, fils et fille de DIEU, réconciliés avec DIEU.

Parler de filiation, dans notre vocation baptismale, c’est parler d’un vrai projet humain porté par la foi, au cœur d’une fraternité qui n’est pas un "égalitarisme" primaire, mais la réconciliation et la communion des hommes avec eux-mêmes, avec DIEU et avec les autres.

Alors : oui, on peut être heureux alors qu’on pleure... alors qu’on est dans des combats pour la justice... C’est ce que proclament les Béatitudes. Demandez à Nelson Mandella s’il a été heureux ? Ses mémoires disent bien combien les souffrances qu’il a endurées, la cause pour laquelle il s’est battu, les incertitudes dans lesquelles il était, le courage qui a été le sien, à chaque fois montrent une vie pleine qui avait le sentiment d’être dans ce qu’il devait faire.

Le bonheur, pour le chrétien, et dans le fond pour tout homme, c’est ce sentiment d’être profondément dans ce que l’on doit faire au moment où on le fait, même si ce qu’on vit dans ce moment est douloureux.

Cela nous renvoie à Jésus et à sa Passion. C’est difficile de dire que Jésus est "heureux" à ce moment précis, mais on peut au moins dire qu’Il accomplit là ce pour quoi il est fait, son identité la plus profonde. Son accord le plus profond avec le Père se réalise là, au milieu de la souffrance, comme dans chacune de nos vies. Une mère qui veille son enfant malade, on ne peut pas dire qu’elle est "heureuse" dans ce moment précis, mais elle sait qu’elle accomplit ce pour quoi elle est faite, ce qu’elle sait être sa pleine vocation.

On ne pose pas la question : est-ce que Mère Teresa a été heureuse ; ou est-ce que Maximilien Kolbe a été heureux dans les camps de la mort... Et pourtant, dans leurs combats, leur énergie pour combattre les tentations qui se présentaient devant eux, on voit que le bonheur est en fait la réalisation d’une vocation.

La sainteté,
un engagement en accord profond
avec sa vocation

Et la Toussaint, c’est cela. On pourrait en faire la Journée des Vocations ! La Toussaint célèbre la figure collective réussie de l’Église en qui les hommes sont réconciliés avec DIEU et qui ont déjà accompli ce que DIEU veut faire avec l’humanité qui est toujours à vouloir s’émanciper de DIEU et use une énergie épuisante, et souvent triste, à vouloir à tout prix mettre la main sur le bonheur en décidant, au gré des situations, ce qui est bien et ce qui est mal.

Au fond, il faudrait se poser la question aujourd’hui : Quand est-ce que j’ai été le plus heureux ? 
On s’apercevrait assez vite, si on est honnête, qu’on a traversé des moments de grande joie, de grande harmonie, en famille, dans le couple, etc. Mais on serait aussi étonné de s’apercevoir qu’on a été heureux quand on a été totalement engagé dans la vocation qui est la nôtre, dans la réalité à laquelle DIEU nous appelle.

Être heureux, donc, c’est voir les choses telles qu’elles sont. Les voir dans la lumière de la vocation à laquelle DIEU appelle chacun d’entre nous. C’est la raison pour laquelle le bonheur ne peut pas être identifié de manière abstraite. Il est au fond de l’ordre du témoignage avant d’être de l’ordre de la réflexion philosophique.

C’est pour cela que les saints de la Toussaint sont d’abord des témoins. Leur vie a souvent été très mouvementée, et ils ont su ce qu’ils ont dû dépasser comme péché, comme tentations pour parvenir à cette sainteté. Mais ils sont les témoins d’un évangile praticable, c’est-à-dire de ce qu’être heureux, c’est d’abord être restauré dans sa condition filiale à l’égard de DIEU, et de pouvoir vivre chaque instant, chaque engagement, chaque perspective comme la promesse que DIEU fait à chacun, comme l’histoire qui est confiée à chacun, comme la part d’humanité que chacun représente pour faire advenir le Royaume de DIEU.

Les saints disent volontiers qu’ils ne sont qu’une goutte d’eau dans l’Océan, mais que pour rien au monde ils renonceraient à être cette goutte d’eau. Ils ne prétendent pas être l’Océan, et nous apprennent à ne pas avoir ce désir là, qui ne nous mènerait qu’au malheur.

* *
Un exercice de Toussaint

Ce que je vous propose pour aujourd’hui, pour le repas qui va suivre en famille, c’est de vous témoigner les uns aux autres des moments où vous vous êtes sentis le plus en accord avec vous-mêmes, avec votre histoire personnelle ; vous témoigner les uns aux autres de ces moments de bonheur intense, pour pouvoir, à la fin du repas, terminer par une prière de louange pour le chemin de sainteté sur lequel, par le Christ, accrochés au Christ par l’Eucharistie, DIEU nous a engagés pour qu’advienne le Royaume de DIEU dès aujourd’hui et pour l’éternité.

Bonne fête de la Toussaint !

Avec mon affection fraternelle,

+ Père Alain


(1)Le serpent est le symbole de la sagesse du monde, des nations, basée sur le rapport de puissance, opposée à la sagesse de DIEU.


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