[ Le mystère de la gratitude
Paroisse Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise
http://saintsymphorien.net/Le-mystere-de-la-gratitude

Le mystère de la gratitude

Homélie du 28e dimanche du Temps Ordinaire (Année C)

Deuxième livre des Rois 5,14-17
« Je le sais désormais :
il n’y a pas d’autre Dieu,
sur toute la terre, que celui d’Israël ! »

Psaume 98(97),1.2-3ab.3cd-4a.6b
« La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu. »

Deuxième lettre de saint Paul Apôtre
à Timothée 2,8-13

« Si nous sommes morts avec lui,
avec lui nous vivrons. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 14,25-33
« Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ?
Et les neuf autres, où sont-ils ? »


- lire l’intégralité des textes de ce jour




Je le sais désormais :
il n’y a pas d’autre Dieu,
sur toute la terre, que celui d’Israël !


Mystère de la gratitude, si difficile à comprendre aujourd’hui. Il ne s’agit pas de bienséance, de “dire merci” par politesse. On peut exiger la politesse, mais on n’exige pas la gratitude qui doit être gratuite. Non pas “spontanée” — la “spontanéité” relève de l’instinct —, mais le fruit de la reconnaissance que quelque chose nous a été donné par grâce — comme gratuité, gratitude dérive du terme latin gracia, grâce —. Le verbe correspondant à gratitude n’est pas “gratifier” — le substantif est ici : “gratification” — mais rendre grâce, eucharistein en grec. Comme quoi cette reconnaissance par gratitude nous plonge aujourd’hui dans le mystère eucharistique et nous donne de le revisiter en son fondement.

Normalement, quand on me “donne” quelque chose, le réflexe spontané, qui est à la base des sociétés les plus traditionnelles, c’est de rendre, d’échanger. C’est ce qu’on appelle depuis Marcel Mauss la loi du Don et du Contre-Don, qui soutient la paix entre les clans. La chose est universelle : c’est ce qui fait par exemple qu’un asiatique qui vient vous rendre visite ne se présentera jamais sans un cadeau en signe de paix ! Ou c’est ce qui fait que lorsqu’on vous accueillera au Maroc, on vous “donnera” un repas pantagruélique, en signe de paix. Et les cadeaux politiques ont — normalement — pour but de signifier la paix entre les peuples.

Dans cette économie du Don et du Contre-Don, il ne s’agit jamais de “rendre la pareille”. Ce n’est pas du troc. L’égalité, ici, est un signe paradoxal de refus du don... "On est quitte !”, dit l’échange pur et simple. Mais dans le Don et le Contre-Don, il y a toujours une surenchère : il faut “rendre plus” que ce qui nous a été donné, comme par exemple l’inflation de nourriture lorsque vous allez manger dans une famille algérienne. Il y a toujours trop, parce que ce “trop” signifie la paix, au sens où l’on n’a pas à se battre les uns les autres pour se nourrir. Et quand vous recevrez cette famille à votre tour, il faudra donner “encore plus”, toujours en signe de paix.

Seulement voilà... Il n’est pas toujours possible de “rendre plus”. C’est pourquoi existe la gratitude qui ne consiste pas à “rendre plus”, mais à rendre grâce, c’est-à-dire à transfigurer le Contre-Don en amour, non pas rendu au donateur mais dans le désir de faire fructifier ce qui a été donné gratuitement. Car c’est ainsi que nous manifestons que nous avons reconnu la valeur de ce qui nous a été donné.

C’est ce que ne comprend pas le système économique néo-libéral qui n’attend que des “consommateurs” hédonistes : j’achète ce qui me fait du bien, et je refuse de voir que derrière une tranche de jambon, il y a le don de soi... d’un cochon ! Et qu’il y a le don de soi d’un ouvrier charcutier. L’argent est ce qui voile le don : “j’achète, donc je ne vous dois rien”... Ceci est sensé être le sommet de la liberté : ne rien devoir à personne...

Naaman n’est pas loin de cette logique, qui veut payer Élisée. Mais Élisée le mène ailleurs : en refusant l’achat du miracle, il fait entrer le général dans la “gratitude”, qui lui fait saisir la valeur inestimable de la guérison qui lui a été accordée. C’est alors que la guérison passe de l’exigence — je veux être guéri ! — à la découverte qu’elle ne peut être donnée que comme le fruit d’une pure sollicitude de DIEU, autrement dit comme le fruit de son Amour. Or l’Amour ne se monnaye pas, comme le dit si fortement le Cantique des Cantiques : « Si quelqu’un offrait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour,tout ce qu’il obtiendrait, c’est un profond mépris » (Ct 8,7).

* * *

Alors quoi faire ? Entrer dans la gratitude qui consiste à prolonger le don, c’est-à-dire à devenir à notre tour donateur. Prolonger l’Amour de DIEU en aimant à mon tour, non pas comme si j’étais moi-même la source de cet amour, mais comme une dette que je remplis en entrant dans le même mouvement que celui du don qui m’a sauvé.

La gratitude fait exploser le système du Don et du Contre-Don. Il ne s’agit plus de rendre, mais de prolonger. C’est ce qui fait qu’un père ne demandera jamais la facture de ce qu’il a dépensé pour son fils, mais trouvera une plénitude de joie à voir ce fils se donner à son tour, dans une dynamique d’ouverture totale à une histoire toujours nouvelle ! Le Don passe par nous, même si nous n’en sommes pas à l’origine, et c’est ce qui fait naître, non pas la joie, mais la louange.

* * *

C’est là ce qu’attend Jésus : non pas des remerciements, mais une dynamique de gratitude qui aurait du porter les 10 à venir rendre grâce comme le signe qu’ils avaient compris la valeur de la guérison qui leur a été offerte. Car c’est là le dernier point, essentiel néanmoins : on pourrait être en effet tenté de se demander à quoi sert de venir rendre grâce... Rien ne nous dit d’ailleurs que les neuf qui ne sont pas venus n’ont pas changé de vie... Justement : rien ne nous le dit, et c’est terrible. Car la gratitude est là comme pour sceller un engagement à faire fructifier le don. On pourrait s’en passer, dans l’absolu. DIEU n’a pas besoin de notre louange. Mais il est imprudent de ne pas manifester de gratitude, car l’oubli du don menacera toujours.

C’est pourquoi l’action de grâce qu’est l’Eucharistie est un acte de gratitude, c’est-à-dire un acte de mémoire qui nous oblige à prolonger le don de l’amour divin qui nous guérit de nos propres aveuglements. “Ne pas pratiquer” est toujours possible, mais c’est très présomptueux : comme si la bonté qui nous anime ne dépendait que de notre volonté... Une volonté souvent très versatile. Alors que l’Eucharistie célébrée chaque dimanche rend constante notre gratitude, constant notre devoir d’amour ; quitte à nous y faire revenir si nous l’avons oublié.

C’est là ce que Jésus affirme au lépreux revenu : « Ta foi t’a sauvé ». L’expression de la foi, c’est la gratitude explicite envers DIEU, non pas comme des esclaves mais dans la louange qui caractérise l’homme véritablement rendu libre de pouvoir donner à son tour à partir du Don premier de l’amour de DIEU dont il a reconnu la valeur infinie.

Avec mon affection fraternelle,

+ Père Alain.


Réagir à cet articleRéagir à cet article

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


info_fr

Bonnenouvelle.fr

Saint(s) du jour

Lectures du jour

Bonnenouvelle.fr

Il est vivant !

Parcours Alpha

newsletter


(|non)]